DOI: 10.1051/futur:200732945
L'assassinat des universités françaises
Jean-Jacques Salomon Résumé
L'évaluation des universités dans le monde fait l'objet, depuis quelques années, de rapports périodiques, notamment par l'université Jiao Tong de Shanghai et par le Times Higher Education Supplement (THES). Les universités françaises ne brillent pas par leur excellence dans ces palmarès, sans doute parce que le système français de recherche et d'enseignement supérieur est singulier : d'abord, en raison des structures de recherches distinctes de l'université, ensuite à cause de la coexistence des grandes écoles et des universités.
Néanmoins, la dégradation des universités françaises est incontestable, affirme Jean-Jacques Salomon. Et elle ne saurait être exclusivement imputée à une insuffisance de moyens budgétaires ni, en conséquence, résolue par la seule augmentation du budget de recherche-développement. Elle résulte en effet, comme l'avait déjà fort bien analysé Olivier Postel-Vinay, de quatre verrous bloquant toute possibilité de réforme : l'absence d'autonomie des universités, le mode d'affectation des crédits, le statut de fonctionnaire des chercheurs et le centralisme d'État.
Mais à ces verrous, dont Jean-Jacques Salomon souligne à son tour la réalité, s'ajoutent bien d'autres difficultés : celle de la multiplication des universités et de l'accueil en leur sein d'un nombre considérable d'étudiants (sans moyens corrélatifs d'encadrement enseignants et administratifs), résultant d'une pseudo-démocratisation de l'enseignement secondaire et de la priorité accordée en France aux filières d'enseignement long plutôt qu'aux enseignements professionnels et techniques excessivement méprisés.
Ainsi, l'objectif d'amener 80 % d'une génération au niveau du baccalauréat est-il profondément démagogique et trompeur, affirme l'auteur. D'abord, en raison du nombre de jeunes sortant du système éducatif sans diplôme ni formation, ensuite parce que cela n'empêche pas les meilleurs de s'orienter vers les établissements d'enseignement supérieur de haut niveau, enfin parce que tous les autres se trouvent orientés dans des universités qui n'ont en réalité pas les moyens de les accueillir convenablement, a fortiori d'amener tout le monde au niveau d'excellence auquel seule une dizaine d'universités pourraient prétendre.
Le diagnostic a maintes fois été établi depuis « plus d'un demi-siècle » affirme Jean-Jacques Salomon, sans que pour autant une réforme ne soit réellement adoptée qui soit à la mesure de l'enjeu. Tout au contraire, et suivant une grande tradition jacobine française, ont été constamment promues par le ministère de l'Éducation nationale des « injonctions paradoxales » nuisibles à tous égards, et aux étudiants en particulier.
Le déclin des universités françaises n'est pas inéluctable, affirme pour autant l'auteur, qui énonce un certain nombre de propositions assurément provocantes, telles que celles visant à conférer aux universités une autonomie suffisante pour qu'elles puissent choisir leurs étudiants, leurs professeurs, leurs administrateurs, leurs droits d'inscription, leurs orientations, leurs programmes...
L'auteur dénonce ici les blocages autant que les hypocrisies inhérentes à la politique française d'éducation et de formation, « une machine à reproduire les inégalités » entraînant un déclassement de l'enseignement supérieur français, en ne développant chez beaucoup de jeunes qu'amertume et frustration.
Abstract - The Strangling of the French Universities
For some years now, evaluations of universities around the world are from time to time the subject of reports, in particular by Jiao Tong University in Shangai and by the Times Higher Education Supplement (THES). The French universities do not come out well in these rankings, probably because of the peculiarities of the French system of organizing research and higher education: firstly because research institutions are separated from universities, and secondly because of the existence of the grandes écoles alongside the universities.
Nevertheless, it is undeniably true that the French universities are deteriorating, according to Jean-Jacques Salomon. This decline cannot be attributed solely to lack of funding, nor therefore can it be overcome merely by increasing the budget for research and development. As Olivier Postel-Vinay has rightly argued before, it arises from four obstacles to any possibility of reform: the universities' lack of independence, the way that funds are allocated, the fact that researchers are civil servants and the highly centralized state.
But in addition to these obstacles, which Jean-Jacques Salomon also emphasizes, there are plenty of other problems: the proliferation of universities and the huge increase in student numbers (without a corresponding increase in the number of teachers and administrators) resulting from a pseudo-democratization of higher education and the priority given in France to longer academic courses rather than to vocational and technical courses, which are held in low esteem. Consequently the aim of ensuring that 80% of every age cohort reaches the level of the baccalauréat (school-leaving examination) is demagogic and misleading, the author argues. For one thing, many young people leave school without either a qualification or any training; for another, this does not prevent the best students from aiming for the top institutions of higher education, leaving the rest to turn to the universities, which in reality lack the means to cope with them properly, much less to provide everyone with the high quality of education that only a dozen universities can claim to offer.
This assessment has been made over and over again for more than half a century, says Jean-Jacques Salomon, yet no reform has ever been undertaken that is adequate to meet the challenges. On the contrary, the Ministry of Education has constantly issued "paradoxical injunctions" that are harmful in every respect, and especially to the students.
However, the decline of the French universities is not inevitable, the author argues. He makes some propositions that are decidedly provocative to French eyes, such as the suggestion that universities should be given enough independence to be able to choose their students, their teachers, their administrators, their fees, their degree courses and syllabuses ...
The author strongly criticizes the bottlenecks and the hypocrisy inherent in the French policy on education and training, which he calls "a machine for reproducing inequalities" that leads to a poor standard of higher education in France and to a sense of bitterness and frustration on the part of many young people.
Mots clés : Enseignement -- Formation
© futuribles Sarl 2007


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