Le découplage croissance / matières premières. De l'économie circulaire à l'économie de la fonctionnalité : vertus et limites du recyclage*
The Decoupling of Growth from Raw Materials Consumption.From the Circular Economy to the Functionality-based Economy: the Virtues and Limits of Recycling
François Grosse
L'article de François Grosse porte sur un sujet fondamental, le nécessaire découplage entre la croissance économique et la croissance des besoins en matières premières, sans lequel, compte tenu de la croissance de la population mondiale et de la légitime aspiration des pays émergents à accéder au niveau de développement des pays industrialisés, les ressources mondiales risquent d'être très rapidement épuisées. En s'appuyant sur le cas du fer, l'auteur montre, par exemple, que si la production d'acier se prolongeait tout au long du XXIe siècle au même rythme exponentiel qu'au cours du XXe, on produirait autant d'acier en 100 ans que nous l'avons fait en un millénaire et, dans 270 ans, 10 000 fois plus de minerai qu'aujourd'hui chaque année. Et le même raisonnement, certes dans des proportions inégales, vaut pour toutes les matières premières : plomb, cuivre, lithium, zinc… Cette démonstration révélant le caractère insoutenable du modèle de croissance actuel. Il est donc urgent de réussir à dissocier la croissance économique de la consommation à un rythme aussi effréné des ressources naturelles. Une des manières — croit-on — de le faire est de recourir au recyclage. Mais attention de ne point confondre, nous dit François Grosse, le taux de recyclage apparent et le taux de recyclage réel qui dépend de la consommation de matières premières et de leur durée de séjour dans l'économie, donc du volume effectif de matières disponibles en vue d'un tel recyclage. Lorsqu'on raisonne ainsi, on voit bien que le recyclage (et ce que l'on dénomme « l'économie circulaire », une économie qui maximise les stratégies de réduction / réemploi / recyclage afin de réduire les consommations de ressources et les rejets de pollution par unité de produit) ne peut constituer, à lui seul, la solution. Il faut aller beaucoup plus loin pour réussir effectivement à éviter un rapide épuisement des ressources et opérer deux découplages successifs : un découplage fondamental entre développement économique et consommation totale de matières premières (vierges ou recyclées) ; et un découplage complémentaire, celui que permet le recyclage. Pour parvenir à un tel résultat, il faut parvenir à réduire très fortement la quantité de matériau par unité de produit, ne point se satisfaire de l'économie circulaire et résolument s'orienter vers l'économie de la fonctionnalité qui, elle, doit permettre d'optimiser les usages des produits, donc d'en produire moins tout en satisfaisant aussi bien les besoins.
Abstract
François Grosse's article concerns a fundamental question: the need to decouple economic growth from the growth of raw materials needs. Without this decoupling, given the growth of the world's population and the legitimate aspirations of emerging nations to the level of development of the industrialized countries, there is a danger that global resources will quickly run out. Drawing on the case of iron, Grosse shows, for example, that if steel production continued throughout the twenty-first century at the same exponentially increasing pace as it did in the twentieth, as much steel would be produced in a hundred years as we previously produced in a thousand. And, in 270 years' time, we would be extracting ten thousand times more ore each year than we do today. And the same goes — though admittedly to varying degrees — for all raw materials: lead, copper, lithium, zinc etc., which shows the unsustainable character of the current growth model. It is, therefore, urgent to detach economic growth from such a frantic consumption of natural resources. It is generally believed that one of the ways to do this is to resort to recycling. But we must be careful, says François Grosse, not to confuse the apparent and real rates of recycling, the latter depending on the consumption of raw materials and the time they remain within the economy and, hence, on the effective volume of materials available for such recycling. Reasoning this way, it is clear that recycling alone (and what is termed the “circular economy”, which maximizes strategies of reduction, re-use and recycling in order to reduce resource consumption and pollutant release per unit of product) cannot be the solution. We have to go much further actually to avoid a rapid exhaustion of resources. We have, in fact, to achieve two successive decouplings. First, we must fundamentally decouple economic development from the total consumption of (new or recycled) raw materials; second, we must effect a complementary decoupling that enables recycling to take place. To arrive at such an outcome, we have very greatly to reduce the quantity of raw material per unit of product; we must not content ourselves with the circular economy, but direct our efforts resolutely towards achieving a functionality-based economy, which should enable us to optimize product use and hence to satisfy needs as well as we do now, while producing less.
Mots clés : Croissance économique / Recyclage / Matières premières
Une version plus développée a été publiée en anglais, voir GROSSE François. « Is Recycling “Part of the Solution”? The Role of Recycling in an Expanding Society and a World of Finite Resources ». Sapiens, vol. 3, n° 1, 2010. Voir le site Internet http://sapiens.revues.org/index906.html.
© futuribles Sarl, 2010


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